Pendant des années et des années, j'ai gardé cet article de Philippe Manoeuvre. Je suis heureux de le partager avec vous aujourd'hui.
“Un Chagrin d’Amour ? Youpee !” Avec l’aimable autorisation de Libération. © Libération, vendredi 19 novembre 1982, un article de : Philippe Manoeuvre. Il y a presque un an naissait le phénomène Chagrin d’Amour (“Cinq heures du mat’, etc.”). Un “coup”, sans lendemain, pensaient la plupart des gens de bon sens. Dans quelques mois, on n’en parlera plus… Quelques mois plus tard, Chagrin d’Amour envahit les murs de Paris en revenant à l’attaque avec un trente 100% français. Et on en reparle… De quoi je parle, là ? Tout le monde le sait, Chagrin d’Amour, ça n’existe pas. Le chanteur se repose en Normandie (sans blague !), la chanteuse se pavane sur les murs de Paris (en cachant ses petits seins dans ses mains) et le mastermind, instigateur, parolier et producteur du groupe, Philippe, se planque au Hilton (où il espère faire une cure de sommeil) ! Oui, mais voilà, Valli : faut que ça sorte ! Que ça gicle, que ça mouille le lecteur honorable. Cet album, oui, le disque de Chagrin d’Amour, il est invraisemblable. Il est bien ! Tellement bien fichu qu’il te file le bourdon… Ça fait un an que j’ai reçu la cassette du simple : “Chacun Fait C’Qui Lui Plaît”. Quand on est critic-DJ, on les reçoit en avant-première. Faut écouter, tout nu devant la bête. Et le grand jeu, c’est de pronostiquer : 1) le bide. 2) le succès d’estime. 3) le hit. Moi, y’a un gag : chaque fois que je pronostiquais la dernière solution, c’est la première qui sortait. Tous les coups ! Oh, je lâchais pas mon os facilement, je m’énervais, j’en appelais aux masses hard : “Ceux qui n’achèteront pas ce nouvel album solo de Joe Perry seront damnés en enfer”. Tu parles, bernique. Ce Chagrin d’Amour, ça m’intriguait. J’aimais le côté polar porno, nouvelle de Black Mask, avec pute, loubards et un sérieux coup de peinture mis à neuf (le “Kesta, Ta, Kesta” emprunté aux aventures du rat Kébra)… Quel flip ! Si je leur donnais l’accolade, sûr et certain, ils plongeaient ! D’un autre côté, J’AIMAIS BIEN cette fichue cassette. Je m’en tirais par une critique mi-Bayon, mi-Bollon, pesant ceci et puis cela, revenant gravement sur l’histoire du rap, bla-bla… Suffisamment compliqué pour ne pas attirer l’attention du destin, mais assez retors pour signaler aux lecteurs d’entre les lignes qu’il y avait là pépite, et précieuse. Ma petite amie de l’époque me traitait de fou furieux. Dans son esprit, tout ce disque sentait l’escroquerie. Le gag lourd. “On dirait Bizot qui chante” me répétait-elle. N’importe, “Chacun Fait” roulait bien dans mes baffles. Et puis ça a commencé à exploser. Exactement comme le “Gaby” de Bashung. La nuit, sur les grandes ondes. Sur Inter, sur Radio 7. C’était le 45 tours qu’on se passe, de disc-jockey à auditeur, pour le pied. Mais alors que Bashung et Bobo avaient mis neuf mois pour descendre dans la journée, le simple des Chagrins a accroché en quelques semaines. Et est devenu l’un des évènements de 82. Mars : Notre première rencontre fut marquée au sceau du bizarre. Je n’en attendais pas moins. Écroulés dans une cave des Halles, nous n’en finissions pas de refaire le monde, et le disque. Bourgoin, le parolier, et Presgurvic, le musicien, flippaient. Au milieu de ce triomphe inespéré, le douloureux problème de “la suite” commençait à leur ronger le cerveau. Faire un rap ? Non ! c’est trop évident. Si ! tout le monde l’attend… Nous nous quittâmes à l’aube, rue des Lombards. Une pute ironique regardait passer ses chantres en claquant la langue contre son palais. Et pas de taxi ! Juin 82 : Dans les dîners du show business, on se gausse des Chagrins d’Amour. Non seulement on en veut à ces inconnus d’avoir fait le plus gros score de l’année, mais en plus, on leur reproche de ne pas remettre leur titre en jeu : -“Ils ne feront qu’un disque ! – Ils vont mal ! – La source est tarie ! – Le rap, c’est fini !”. Moi, je marche sous une pluie fine avec Bourgoin. Qui shoote sans grande conviction dans une boîte de conserves tombée d’une poubelle… Presgurvic est parti, comme ça, le laissant avec dix chansons écrites et pas la moindre mélodie. Valli et Greg (le chanteur) sont partis en Suisse faire une télé. L’album ne sortira pas avant l’été. Une lueur, à l’horizon : les Chagrins ont un titre prêt pour faire un second simple. Ça s’appelle “Le Chien”. Deux jours plus tard, Téléphone sort son album “Dure Limite” sur lequel figure “Le Chat”. Bourgoin flippe. Il ne veut plus sortir son “Chien”. “On dira que j’ai copié” se lamente-t-il… Les pavés ruissellent. Il chuchote maintenant : “Et dire, dire qu’à un moment j’ai failli me décider à chanter ! Tu te rends compte ? Ça aurait pu être moi le chanteur de “Chacun Fait”…” . Je l’arrête d’un geste : “Et si ça avait fait un bide ?”. Il en frémit de peur. Toute l’histoire des Chagrins d’Amour tient dans cet épisode. Cette rhétorique du “qui sait ? Nul ne sait !”… Mais je vous raconte mes mémoires, et l’album est sorti ! Paru ! Disponible ! Sa pochette (signée Richard Avedon) s’étale sur les murs de Paris, en grand format. Cet album est dur et différent. “Clac fait le verre en tombant sur le lino !” –“Chacun Fait”… (version 81). “Clac fait Dewaere en tombant sur le lino !” – “Chacun Fait”… (version 82). Les Chagrins sont un groupe bouleversé. Si vous avez vécu des secondes qui semblent durer des plombes. Quand le jour d’après vous semble un inextricable taudis. Quand de la femme qu’on a aimé il ne reste plus qu’un vague relief parfumé sur un oreiller rapouiteux Chagrin d’Amour… Ceci est le grand album malade que nous attendions depuis des années. Depuis Deep Purple In Rock et Who’s Next et Let’s Get It On. Apparemment, pas de lézard. Les deux préposés aux vocaux remplissent leur contrat en toute sérénité. Greg, toujours vibrant, mâle et le sachant, fier de son organe chaleureux, Valli courant derrière, fausse (sur une chanson) à faire pâlir Elli Medeiros. Je vous le dis, tout ici respire l’air pur, la beauté, la joie de vivre. J’offrirais bien ce disque à mon petit frère, moi. Les basses ronronnent, les guitares riffent et les batteries sont bien frappées. Que demande le peuple ? Des tubes ? Il y en a quatre : “Fais le Waou” (qui ne prendra pas), “Bonjour V’là Les Nouvelles” (leur second rap), “SS, Il Faut Que tout Ca Cesse” (le slow), et la reprise de “Chacun Fait” (hit). Bon sang ! Pauvre Bourgoin ! Je viens de l’appeler dans sa planque secrète pour lui demander une interview pour égayer ce papier, et il ne répond pas ! Sa standardiste l’affirme absent ! Je fonce au Hilton. Monte au cinquième. Démolis son huis… Il est là, vissé devant une télé qui neige, cochant sans les voir vraiment des phrases extraites des “Champs Magnétiques” de Breton et Soupault… Rêvé-je ? Je suis là, mes questions à la main et j’en aurais à lui poser, mince alors ! Pourquoi cette fascination pour les stations de métro ? Chagrin est-il vraiment un groupe fantôme ? Presgurvic reviendra-t-il ? Pourquoi s’acharner à construire des textes à deux niveaux ? Là, incapable de me contenir, je roue Bourgoin de coups de lattes vicieux, ne lui épargnant pas une claque sur le museau et une béquille sournoise ! Allongé sur la moquette du Hilton (ça, un grand hôtel ? Quelle farce !) il tente de reprendre son souffle. J’allume une Pall Mall et me penche vers celui qu’on a pu appeler le “mastermind”, le “cerveau” de Chagrin d’Amour. En fait, j’ai une question, une seule. “T’as pas honte ?!” Et peut-être que certains d’entre vous se demandent quelle mouche a piqué un vieux critique râblé comme moi au point de lui faire perdre son cool bien connu. Ceux-là n’écoutent pas les paroles des disques. Fussent-ils français. J’ai connu des mecs dans ce genre. Ils avaient tellement écouté de rock anglais sans rien y comprendre que pour eux, la signification des mots du chant égalait bézef. Nihil. Pas pour moi. Oh, je ne prétends pas écrire une thèse sur le point virgule chez Costello (Elvis ! Lui ? Laissez-moi rire !) mais je possède mes Hallyday, mes Chats et mes Chaussettes sur le bout de la langue. Mais là, le Chagrin, non, halte, stop ! Comment vous dire ? Imaginez un maniaque du mot. Un fouineur de rimes. Une terreur de la phrase. Il peut tout dire. Y compris le pire ! Le salopard vient de construire des chansonnettes aux mélodies racoleuses à la gloire : 1) du sado-masochisme – 2) des prostituées – 3) des partouzes – 4) des mélanges de races – 5) des mélanges de sexe – 6) des orgies – 7) de la mort – 8) du démon ! Le tout tellement blaireau de base dans la formulation qu’il faut se pénétrer des textes à tour de bras, traquer le double sens et flinguer la litote pour saisir de quoi exactement il retourne. Et tout ça, affirmons-le bien fort, sur une musique ronde, classe, pétrie de bonnes intentions, superbement produite, mixée avec un soin fou. Avec aussi des angles droits surprenants, des cassures, des retours en arrière, une grande finesse et un soin maniaque. L’album des Chagrins d’Amour est le premier disque entièrement réalisé dans le neuvième arrondissement (Place Pigalle !) qui puisse rivaliser avec la crème de la production funk US. Une chose, une seule me rassure dans les dîners du show-business, on m’affirme que ce groupe n’ira pas très loin. Que leur premier album, certes est là, et bien beau. Mais cela lève-t-il les doutes sur leur carrière ? Mes amis du métier sont formels : le second album des Chagrins d’Amour, lui, sera aussi raté que le premier était réussi. OUF ! Philippe MANOEUVRE. Avec l’aimable autorisation de Libération. © Libération, vendredi 19 novembre 1982. |